Usine et approvisionnement

La fabrication chinoise est en train de « partir à l’étranger pour y construire des usines » : une transformation structurelle, du simple export de marchandises à l’exportation de capacités de production.

Dans un contexte de droits de douane plus élevés, de différenciation de la demande à l’étranger et de recomposition des chaînes d’approvisionnement mondiales, les entreprises chinoises passent de la logique de « vendre des produits » à celle de « construire des usines ». Cette évolution influence non seulement l’implantation à l’étranger des secteurs manufacturiers comme l’automobile et l’électroménager, mais elle signifie aussi que l’internationalisation du « Made in China » entre dans une nouvelle phase : d’une expansion commerciale à une extension des capacités de production.

De « Made in China » à « Made by China »

Le *Wall Street Journal* avance récemment un jugement digne d’attention pour le monde industriel : avec l’aggravation des droits de douane élevés, des frictions avec les marchés extérieurs et de la faiblesse de la demande intérieure, de plus en plus d’usines chinoises se déplacent à l’étranger ou y répliquent leur production, étendant leurs sites de fabrication de la Chine vers l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud, l’Europe de l’Est et d’autres régions.

Il ne s’agit pas seulement d’investissements transfrontaliers au niveau des entreprises, mais d’un changement structurel dans la manière dont l’industrie manufacturière chinoise s’étend à l’extérieur. Par le passé, l’internationalisation du « made in China » reposait בעיקרirement sur l’exportation de produits finis ; aujourd’hui, il s’agit plutôt d’emporter à l’étranger les capacités de production, les procédés, l’organisation des chaînes d’approvisionnement, voire les mécanismes de concurrence. Autrement dit, ce à quoi fait face le marché mondial, ce n’est plus seulement des produits chinois, mais l’implantation d’une capacité de fabrication à la chinoise.

Cela montre que l’internationalisation du made in China est entrée dans une nouvelle phase

Du point de vue de la logique industrielle, cette tendance signifie au moins trois évolutions.

Premièrement, les contraintes à l’exportation poussent les entreprises à réallouer leurs capacités de production. Face aux barrières tarifaires des marchés occidentaux, le modèle fondé uniquement sur l’exportation de produits finis voit son efficacité marginale diminuer. Pour les secteurs comme l’automobile ou l’électroménager, qui exigent une fabrication à forte intensité capitalistique et sont sensibles aux exigences locales de conformité et aux délais de livraison, implanter des usines à l’étranger réduit mieux que la simple exportation les incertitudes liées aux frictions commerciales.

Deuxièmement, l’avantage concurrentiel des entreprises chinoises passe du « prix » à la « capacité systémique ». Construire une usine à l’étranger ne consiste pas simplement à reproduire une ligne de production ; il faut aussi exporter la coordination de la chaîne d’approvisionnement, l’efficacité manufacturière, l’organisation technique, la maîtrise des coûts et la capacité d’itération rapide. Les entreprises capables de le faire ne sont souvent pas de simples fabricants à bas coût, mais des groupes de premier plan disposant déjà d’une forte capacité de gestion industrielle.

Troisièmement, le réseau mondial de fabrication est en train d’être redéfini. Par le passé, les systèmes de production transnationaux étaient principalement dominés par des entreprises européennes, américaines et japonaises, la Chine occupant surtout un rôle de nœud manufacturier dans la chaîne d’approvisionnement ; aujourd’hui, les entreprises chinoises entrent sur davantage de marchés en tant qu’investisseurs, opérateurs et exportateurs de capacités de production. Cela modifiera l’écosystème industriel local, mais aussi la place occupée dans la division du travail au sein des chaînes industrielles mondiales.

L’automobile, l’électroménager et d’autres secteurs ressentent d’abord la pression

Au regard des secteurs évoqués dans l’article, l’automobile et l’électroménager sont les fenêtres d’observation les plus typiques.

Ces deux secteurs ont plusieurs caractéristiques communes : une chaîne industrielle longue, une forte intensité manufacturière, une part non négligeable des coûts de transport, et une forte dépendance à la production à grande échelle pour amortir les coûts fixes. Pour ce type d’industrie, dès lors que la fabrication localisée à l’étranger est lancée, il ne s’agit plus seulement d’ajuster la stratégie commerciale, mais de reconfigurer l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement.

Prenons l’automobile : la fabrication d’un véhicule a naturellement une dimension régionale ; droits de douane, règles d’origine, réseau local de composants et service après-vente influencent tous la compétitivité finale. Pour les constructeurs chinois, implanter des usines à l’étranger permet de se rapprocher du marché de consommation et de répondre plus facilement aux exigences réglementaires locales. Mais, en même temps, une fois l’usine implantée, la concurrence pour les constructeurs et fournisseurs locaux de pièces s’intensifie nettement, car les entreprises chinoises apportent généralement avec elles une maîtrise plus mature du contrôle des coûts et du rythme de production.L’industrie des biens de consommation durables en est un autre exemple. Par rapport à l’automobile, les biens de consommation durables sont davantage standardisés et plus faciles à reproduire, ce qui confère aux entreprises chinoises une plus grande capacité d’expansion lorsqu’elles implantent des usines à l’étranger. Une fois une capacité de production localisée mise en place, le modèle traditionnel reposant sur les exportations depuis la Chine sera progressivement dilué, et les commandes, la logistique ainsi que l’organisation des composants seront, en conséquence, ajustées.

« Construire des usines à l’étranger » n’est pas une déglobalisation, mais une nouvelle forme de mondialisation

Si l’on réduit cette tendance à une simple manière pour les entreprises d’éviter les droits de douane, on en sous-estime la portée industrielle.

Plus précisément, il s’agit d’une nouvelle phase de restructuration de l’industrie manufacturière mondiale : les entreprises n’organisent plus leur production autour d’un seul pays, mais réallouent leurs capacités en fonction des marchés, des droits de douane, de la résilience des chaînes d’approvisionnement et de la stabilité des politiques. L’implantation d’usines à l’étranger par les entreprises chinoises constitue, en essence, une adaptation à la fragmentation du réseau manufacturier mondial.

Ce type d’implantation se déploie souvent selon plusieurs axes :

  • se rapprocher des marchés finaux afin de réduire les risques liés au transport et au commerce ;
  • satisfaire aux exigences d’origine et de conformité grâce à une production locale ;
  • construire de nouveaux nœuds de chaîne d’approvisionnement dans des régions plus favorables sur le plan politique ;
  • disperser certaines étapes de fabrication à l’étranger afin de réduire les risques liés à une seule région.

Cela signifie que la mondialisation du made in China est en train de passer d’une « mondialisation par le commerce » à une « mondialisation par les actifs ». Les entreprises ne se contentent plus d’exporter des produits ; elles déploient à l’étranger des capacités de production, des équipements, des procédés et des modes de gestion.

L’impact sur le paysage concurrentiel mondial est la partie la plus digne d’attention

Le rapport mentionne que certains dirigeants en Europe et aux États-Unis craignent que les entreprises chinoises n’apportent une « compétition impitoyable » sur place, comprimant ainsi les acteurs établis locaux et faisant baisser les niveaux de salaires. Le cœur de cette inquiétude ne réside pas dans l’entrée ou non des entreprises chinoises, mais dans le fait que leur efficacité manufacturière pourrait modifier la structure des profits de l’industrie locale.

Du point de vue de la recherche industrielle, ce type de choc se manifeste généralement à trois niveaux :

D’abord, la reconfiguration des prix. Les entreprises manufacturières chinoises excellent dans la réduction du coût unitaire grâce à l’échelle, à la standardisation et à l’itération rapide ; une fois leur capacité de production établie à l’étranger, les entreprises locales peuvent être contraintes de suivre simultanément sur les prix, les délais de livraison et les services.

Ensuite, la réorganisation de la chaîne d’approvisionnement. Le système de sous-traitance construit à l’origine autour des champions nationaux ou des multinationales traditionnelles du marché local peut être restructuré par le nouveau réseau de chaînes d’approvisionnement des entreprises chinoises. Les composants, la logistique, l’entreposage, les moules, les équipements d’automatisation et d’autres maillons peuvent tous voir apparaître de nouveaux flux de commandes.

Enfin, la pression sur les politiques industrielles augmente. Pour faire face à l’expansion des entreprises chinoises à l’étranger, certains pays pourraient renforcer encore l’examen des investissements, les exigences en matière de contenu local, les conditions de subvention ou les normes du travail. Autrement dit, plus les entreprises chinoises s’implantent en profondeur à l’étranger, plus leur activité ne relève pas seulement du commerce, mais aussi des politiques publiques.

Ce que cela signifie pour l’industrie manufacturière chinoise elle-même

Cette tendance montre aussi, en miroir, que l’industrie manufacturière chinoise n’est plus simplement le rôle de sous-traitant bas de gamme de « l’usine du monde ».

Les entreprises capables d’ouvrir des usines à l’étranger disposent souvent déjà d’un niveau relativement mûr dans les domaines suivants :

  • l’ingénierie industrielle ;
  • la gestion de la chaîne d’approvisionnement ;
  • la maîtrise des coûts ;
  • la capacité à organiser une production transfrontalière ;
  • la capacité à opérer dans des environnements réglementaires différents.Cette forme de capacité se construit souvent à partir d’une concurrence de longue durée sur le marché intérieur, de l’amélioration du degré d’intégration des chaînes industrielles et de l’accumulation d’expérience manufacturière. Autrement dit, l’implantation d’usines à l’étranger par les entreprises chinoises n’est pas seulement une réponse passive à l’environnement externe ; c’est aussi le résultat en aval de la montée en gamme du système manufacturier national.

À l’avenir, ce qu’il faudra suivre n’est pas seulement le nombre d’entreprises parties à l’étranger, mais surtout quels secteurs seront les premiers à passer du stade de « produire pour exporter » à celui de « déployer un système de production ». Après l’automobile et l’électroménager, les chaînes des nouvelles énergies, les équipements de stockage d’énergie, les équipements industriels, voire certains secteurs de biens intermédiaires, pourraient eux aussi s’étendre progressivement selon une trajectoire similaire.

Conclusion : le véritable changement réside dans la redistribution du poids de la fabrication

« Made in China » est en train de devenir, en partie, « made by China », ce qui signifie que la compétitivité de l’industrie chinoise ne se manifeste plus seulement par l’ampleur des capacités de production à l’intérieur d’un seul pays, mais par sa capacité à organiser des implantations industrielles à l’échelle mondiale.

À long terme, cette évolution redessinera plusieurs questions clés : qui fabrique, où l’on fabrique, pour qui l’on fabrique, et où, au final, se concentrent les profits de la fabrication.

Pour les chaînes industrielles mondiales, l’implantation d’usines à l’étranger par les entreprises chinoises n’est pas une information de court terme, mais le début d’une nouvelle tarification, d’une nouvelle répartition des tâches et d’une nouvelle organisation du réseau manufacturier mondial.

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  1. https://www.wsj.com/business/autos/china-is-exporting-its-factories-across-the-world-and-spooking-the-competition-39e63291Primary source

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